Planifier la grande échappée
Par Ciara Dwyer
Alors qu’arrive dans les rayons le sixième tome de la série de Skulduggery Pleasant, l’auteur à succès pour enfants raconte à Ciara Dwyer comment il a imaginé ses scénarios pendant qu’il ramassait les poireaux dans la ferme de son père – et pourquoi il accueillerait avec plaisir une ou deux croqueuses de diamants…
Quand le premier roman de Derek Landy, Skully Fourbery, est paru en 2007, il fut accueilli en fanfare. Et ce n’est pas étonnant. Après dix ans à travailler à la ferme potagère de son père à Lusk, dans le comté de Dublin, une avance d’un million de livres, soit près de €1 200 000, lui avait été versée par son éditeur HarperCollins.
Lorsque son agent londonien l’a appelé pour lui annoncer la bonne nouvelle, il était sur un tracteur (il dût même éteindre le moteur pour répondre au téléphone). Comme il le dit à sa mère et à son frère lorsqu’on lui fit part de l’offre : “Ma vie a changé.” Il avait raison.
Tout à coup, les photographes hurlaient pour une photo du primo-romancier qui était maintenant aussi acclamé qu’une personnalité incontournable.
“C’était mon moment de gloire.” Il avait espéré des photos glamour façon Hollywood, avec des paillettes et plein de danseuses. Mais ce n’était pas au programme.
“Ils m’ont tous fait poser debout dans un champ avec un chou-fleur à la main.” raconte-t-il, “Ils demandaient “Alors, c’est quelle sorte de chou-fleur” ? Je ne sais pas.”
Le souvenir le fait rire.
Il fut un temps où Derek aurait été capable de jeter le légume au sol, mais il était maintenant capable d’afficher un large sourire pour les photos.
C’était une illustration de la vie qu’il laissait derrière lui avec joie. Enfin, après toutes ces années d’échec et de dérive – y compris l’échec à son Leaving Cert’ (l’équivalent irlandais du bac, ndt), qu’il a redoublé et dont il s’est fait exclure parce qu’il ne travaillait pas – il n’avait plus besoin de travailler à la ferme. Ecrire était quelque chose qu’il avait toujours aimé faire et il avait fini par s’y mettre sérieusement, trouvant le succès au passage.
Il a écrit deux scénarios qui ont été produits – Boy Eats Girl et Dead Bodies – mais il a trouvé que l’écriture d’un roman était bien plus satisfaisante, en particulier parce qu’il n’y a pas de procédé collaboratif sans fin où les intrigues sont créées autour d’une table et où on a souvent des demandes de plus haut pour modifier des personnages. Avec un livre, Derek était aux commandes.
Le personnage de Skully Fourbery lui est venu une nuit, à l’occasion d’un voyage à Londres, dans un hôtel douteux à proximité du bureau de son agent, le seul qu’il pouvait s’offrir. Cela lui a coûté £45.
“J’étais au septième étage, les fenêtres ne s’ouvraient pas et il n’y avait pas de climatisation. C’était au plus fort de l’été. Il n’y avait pas de salle d’eau. Il fallait aller à l’autre bout du couloir pour aller aux toilettes. j’étais dans cet hôtel parce que j’étais venu rencontrer les producteurs pour faire un autre film.”
“Les deux autres films que j’avais déjà écrits ne m’avaient en fait pas rapporté autant d’argent, ou avancé ma carrière autant que l’on me l’avait assuré.”
“Je me souviens que j’étais debout dans ma chambre, complètement nu – voilà une image demandée – quand deux mots sans aucun rapport entre eux me sont venus à l’esprit comme un nom – Skulduggery Pleasant (le nom original de Skully Fourbery, ndt). Ça me disait exactement qui il était, ce qu’il était et comment il était, et c’était bon. Tout d’un coup, j’écrivais des livres.”
Skully Fourbery est devenu une série de livres au succès phénoménal (outre-Manche, ici moins, malheureusement, ndt). Le sixième tome et dernier en date, Death Bringer (Colporteur de Mort, ndt), vient de sortir. Derek me dit qu’il a perdu le fil du nombre de traductions (trente-sept, pense-t-il), mais il adore regarder les éditions étrangères de ses romans. C’est aussi profondément satisfaisant d’entendre les avis de ses lecteurs dévoués.
Derek est aussi vif d’esprit sur le papier qu’il l’est dans la vie, mais en quelques minutes d’entretien, je me rends compte qu’il bégaie – rien de bien grave, mais c’est néanmoins là. Il me raconte que lorsqu’il avait trois ans, il est descendu dans la cuisine une nuit, se réveillant d’un cauchemar, et sa mère remarqua qu’il bégayait. Ça ne l’a jamais quitté.
“Je suis à peu près sûr que ça ne m’a pas traumatisé. À cause de ça, je n’ai jamais pu parler vite, mais ma théorie est que mon bégaiement m’a fait apprécier les mots plus que ce n’aurait été le cas. Je me suis servi des films de Cary Grant, des films noirs avec Bogart et Bacall et ce genre de baratin en rafales.”
C’est autant dans son écriture que dans sa façon de parler. la conversation avec lui est plus une volée de blagues, souvent de l’auto-dérision, qu’une simple discussion.
Il se moque même de son bégaiement lorsqu’il attire l’attention sur le fait qu’il ne bégaie pas là où on pourrait s’y attendre, par exemple sur scène ou en faisant des discours devant une foule.
Et c’est grâce à son bégaiement qu’il a commencé à écrire. Il pouvait s’exprimer plus vite sur le papier. Nous rions de comment il a même rendu ce bégaiement positif.
“Le non-enfer de mon bégaiement” dit-il en anticipant le titre de cet article.
Mais il n’y eut pas que des rires dans sa vie. Avant que Derek ne se mette à l’écriture, il n’arrivait à rien.
Il vivait chez ses parents à la ferme familiale, où il passait ses journées à récolter des légumes. Il avait fait ça l’été quand il était plus jeune, et après avoir quitté l’école, il était de retour, au fond du gouffre.
Clairement, la vie de ferme n’était pas pour lui.
“Je passais mes étés dans une serre à cueillir des tomates, ce qui est un enfer” me raconte-t-il, “on se lève à six heures pour éviter la chaleur mais on ne l’évite jamais. on pue la tomate, c’est interminable et déprimant.”
Alors que ses amis allés à l’université se faisaient une place dans le monde, Derek passait à côté de sa vie et évitait les défis qu’elle aurait pu présenter. L’échec était devenu pour lui un mode de vie. Mais il ne connaissait pas le chemin pour sortir de cet engrenage.
Avant le nirvana de la publication, Derek était à la dérive et ses parents s’inquiétaient pour lui. Son père savait que la vie de ferme n’était pas pour son fils. Il vivait dans son monde, lisant ses comics achetés à Forbidden Planet (le meilleur magasin du monde, ndt) et laissant courir une carte de crédit de £10 000 qu’il prenait grand soin d’ignorer.
Lorsqu’il eût terminé le premier Skully Fourbery, sa mère lui dit qu’il avait besoin d’un vrai emploi, un qui serait loin de la ferme. Elle était sur le point de lui trouver un job où il livrerait des matelas au volant d’un van.
“Mes frères et sœurs ont toujours très doués pour s’atteler aux devoirs et étudier, mais j’ai toujours été le mouton noir de la famille.”
“Jusqu’à Skully Fourbery, j’étais du genre à ne rien prendre au sérieux. Cette incapacité à prendre les choses sérieusement m’a handicapé toute ma vie.”
Est-il toujours comme ça ?
“Ouais.”
Pourtant, deux semaines et six romans ne s’écrivent pas sans qu’on soit sérieux à leur sujet. Derek a eu des bas, si bas qu’il comprit qu’il devrait s’extirper de cette torpeur et faire quelque chose de lui.
“J’étais malheureux, très malheureux. Je vivais pour les weekends et je continuais à faire des blagues. Mais plus ça durait, plus je me sentais déprimer. Je restais debout dans le jardin à regarder passer les bus Eireann sur la route et j’enviais tout le monde à bord parce qu’ils allaient tous quelque part, que ce soit pour aller travailler retrouver quelqu’un ou faire quelque chose.”
“En octobre de ma vingtième année, tout le monde retournait à la fac, et j’avais passé un an à travailler à la ferme, comme j’avais toujours fait, mais tout d’un coup, tout le monde retournait à la fac et je travaillais toujours.”
“Je me suis dit “Ecoute, il faut prendre quelque chose au sérieux.” A l’école, il y avait eu l’anglais et l’art. Le dessin, ça n’avait pas marché, mais l’écriture était mon autre passion constante.”
C’est à ce moment qu’il s’attela à ses scénarios.
“Après que le premier film fut fait, nous étions tous allés arracher les poireaux. Soit on arrache les poireaux, soit on est derrière le type qui le fait, à regrouper les poireaux en bottes.”
“On m’a fait arracher les poireaux parce que ça ne requiert pas de réflexion. Je faisais un travail répétitif et mon esprit était libre. C’est comme ça que j’ai géré les dix ans de travail à la ferme. J’écrivais le texte dans ma tête et je le révisais avant de le mettre sur le papier.”
“Au moment où je m’asseyais pour écrire le soir, j’avais les scènes en tête, je n’avais plus qu’à rédiger.”
“L’été 2005, lorsque j’ai eu l’idée de Skully Fourbery, j’ai passé six mois à rassembler toutes les choses sur lesquelles j’avais toujours voulu écrire. Je ne savais pas si quelqu’un allait le lire, l’aimer ou le publier. J’ai passé de super moments à l’écrire.”
“À partir du tome deux, je savais qu’il y avait un public et je savais que j’allais être publié. Le réconfort que ça apporte est énorme, mais encore maintenant en repensant aux six livres, j’associe le premier à du bonheur parce que je rassemblais toutes mes intrigues.”
Quand Derek annonça à sa mère Barbara qu’il avait obtenu une avance colossale, elle lui a avoué après coup avoir d’abord été triste, parce que cela signifiait qu’il allait quitter la maison. Il vit désormais à quelques minutes de chez ses parents, à Rush. Il est clair qu’ils sont restés proches.
Lorsqu’on lui demanda de parler aux élèves de son ancienne école, il leur a dit qu’échouer au Leaving Certificate n’était pas la fin du monde et que ce n’était qu’une étape dans la vie.
Ce qui est bien avec Derek, c’est qu’il ne s’est pas perdu en route. L’argent n’est plus un problème, mais ça n’a pas gâché sa personnalité non plus. Il a maintenant deux voitures et portait une très belle veste quand je l’ai rencontré.
A-t-il déjà fait quelque chose d’extravagant comme s’acheter des sous-vêtements haute couture ?
“J’ai acheté un caleçon en soie mais il n’a pas duré longtemps.” raconte-t-il.
Son entourage l’a mis en garde sur les dangers de sa nouvelle richesse.
“Ma mère, mon agent et mes tantes m’ont dit de faire attention aux femmes vénales. Elle viendront, m’a-t-on dit.”
Est-ce le cas ?
“Non, je n’ai jamais rencontré de croqueuse de diamants. J’ai été très déçu. Toutes les filles avec qui j’ai été depuis ont été adorables, convenables et elles ne se sont laissées impressionner par rien. C’est une horrible ré-affirmation de la décence des gens. Je suis atterré. Sérieusement, je veux des relations superficielles.”
Peut-être que Derek devrait commencer à faire la fête avec Silvio Berlusconi. En tout cas, les filles, vous savez où le trouver – das ce village bientôt-plus-si-calme appelé Rush. Attention à la ruée des croqueuses de Skully.
[original], traduction de moi-même (si vous voyez une connerie, dites-le, c’était tellement long, j’ai beau avoir corrigé des choses, on n’est pas à l’abri qu’il reste des fautes)
En fait je kif tellement cette série que j ai failli pleurer quand j ai appris que le Tome 5 sortait en français en octobre 2013
Je comprends… Peut-être que d’ici là tu peux commencer à les lire en anglais
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